Contexte

La phrase a eu l'effet d'une déflagration sur les marchés obligataires. En déclarant que la probabilité d'un nouveau tour de vis monétaire était « supérieure à zéro », Alberto Musalem a brisé un tabou qui structurait le consensus de marché depuis plus d'un an : l'idée que le prochain mouvement de la Fed serait nécessairement une baisse. Le président de l'antenne de Saint-Louis, qui n'est pas membre votant du FOMC en 2026 mais participe aux délibérations, a précisé que la banque centrale manquait « du côté inflation » de son double mandat, un aveu qui tranche avec la prudence habituelle des communications officielles.

Cette sortie intervient dans un contexte de données macroéconomiques qui, depuis trois mois, érodent systématiquement le scénario de désinflation. L'indice PCE cœur d'avril, publié jeudi par le Bureau of Economic Analysis, s'est établi à 3,3 % en rythme annualisé, conforme aux attentes mais toujours 65 % au-dessus de la cible de 2 %. La composante des services hors logement, la plus surveillée par Jerome Powell, progresse à un rythme annualisé de 4,1 %. Les prix de l'énergie, tirés par la fermeture du détroit d'Ormuz, poussent l'inflation globale à 3,8 %. Trois mois plus tôt, les marchés anticipaient quatre baisses de taux en 2026. Aujourd'hui, ils se demandent si la prochaine décision ne sera pas une hausse.

Enjeux pour les marchés de taux

Le rendement du Treasury à 10 ans a immédiatement réagi aux déclarations de Musalem, franchissant brièvement les 4,75 %, un plus haut depuis novembre 2023. Le 2 ans, plus sensible aux anticipations de politique monétaire, s'est tendu de 12 points de base en séance pour atteindre 5,12 %. La courbe des taux reste profondément inversée, signalant que les marchés obligataires intègrent désormais un scénario de policy mistake : la Fed pourrait être contrainte de relever ses taux dans une économie qui donne déjà des signes de ralentissement, avec un taux d'épargne tombé à 3,9 % et un revenu réel qui stagne.

Goldman Sachs, qui avait déjà repoussé sa prévision de première baisse à décembre 2026, a indiqué jeudi qu'une détente pourrait glisser jusqu'en mars 2027 si les données d'inflation ne s'améliorent pas d'ici l'automne. La banque juge désormais le scénario d'une hausse des taux « peu probable mais pas exclu », une formulation qui, venant d'une institution historiquement proche de la Fed, donne une crédibilité supplémentaire aux propos de Musalem. Les marchés à terme évaluent à 12 % la probabilité d'une hausse de 25 points de base lors de la réunion de septembre, une hypothèse qui était tout simplement absente des écrans il y a un mois.

Le dollar, grand bénéficiaire de ce revirement hawkish, s'est apprécié de 0,8 % face à un panier de devises, retrouvant ses niveaux de février 2026. L'euro est retombé à 1,07 dollar, pénalisé par le différentiel de taux qui se creuse avec une BCE toujours déchirée entre la lutte contre l'inflation et le risque de casser la croissance. Les marchés actions, en revanche, ont mal digéré la nouvelle : le S&P 500 a cédé 1,2 % en séance, les valeurs technologiques et les petites capitalisations, particulièrement sensibles au coût du capital, subissant les plus fortes baisses.

Perspective

Le FOMC se réunit les 10 et 11 juin pour sa prochaine décision de politique monétaire. À ce stade, une hausse immédiate reste improbable : les contrats à terme n'assignent qu'une probabilité de 2 % à un tel scénario. Mais le simple fait que le débat soit désormais ouvert modifie la perception du risque pour les investisseurs. Les minutes de la réunion de mai, publiées dans trois semaines, seront scrutées à la recherche d'indices sur l'ampleur réelle de la division au sein du Comité.

Pour les gérants obligataires, la nouvelle donne est claire : la duration doit être réduite, car le risque d'une hausse des taux n'est plus un événement de queue de distribution mais une possibilité tangible. Le scénario central reste celui d'un statu quo prolongé jusqu'en décembre, mais la déclaration de Musalem a ouvert une brèche que ni les marchés ni les économistes ne peuvent désormais ignorer. La dernière fois qu'un président de Fed régionale a utilisé l'expression « probabilité supérieure à zéro » pour évoquer une hausse des taux, c'était en juin 2022. Deux semaines plus tard, le FOMC relevait ses taux de 75 points de base.

Par la rédaction AvenPress