Contexte

Andrew Ferguson, le président de la FTC, a déclaré jeudi que l'agence examinait si les producteurs d'engrais avaient profité de la crise géopolitique pour gonfler artificiellement leurs marges. Le marché américain des engrais, déjà concentré autour de quelques acteurs majeurs, est soumis à des tensions d'approvisionnement sans précédent depuis que le conflit iranien a pratiquement interrompu le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz, verrou logistique par où transitent d'importants volumes de phosphates et de potasse en provenance du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord. L'enquête vise à déterminer s'il y a eu collusion, fixation des prix ou pratiques déloyales dans la formation des tarifs.

Selon les données de marché compilées par Bloomberg, le prix des engrais phosphatés a grimpé de 40 % par rapport aux niveaux observés avant le début de l'offensive iranienne, fin février 2026. Les cours spot du phosphate diammonique (DAP) ont franchi la barre des 730 dollars la tonne métrique, un seuil qui n'avait plus été atteint depuis le choc des matières premières de 2008. La potasse, dont la Russie et le Canada sont les principaux fournisseurs, a également progressé de 28 %, bénéficiant d'un effet de substitution. L'urée, dont la production est fortement dépendante du gaz naturel, est quant à elle tirée par le renchérissement du gaz européen.

Enjeux industriels et alimentaires

L'initiative de la FTC intervient alors que les manifestations d'agriculteurs se multiplient en Europe. Le 12 mai, Euronews rapportait que les principaux syndicats agricoles du continent exigeaient des mesures d'urgence pour contenir la flambée des coûts de production, avertissant que la hausse des engrais pourrait se répercuter sur les prix alimentaires dans les mois à venir. Les marges des exploitants sont comprimées entre un prix des céréales qui n'augmente pas à la même vitesse et des charges d'intrants qui explosent. Pour la première fois depuis la crise énergétique de 2022, des éleveurs et céréaliers évoquent un risque de cessation d'activité à grande échelle.

Aux États-Unis, la situation est moins dramatique en raison de la position d'exportateur net de produits agricoles, mais les agriculteurs américains subissent également la hausse des coûts. L'enquête de la FTC pourrait déboucher sur des assignations à comparaître et des demandes de documents auprès des géants du secteur, dont Nutrien, Mosaic et CF Industries. Selon plusieurs analystes, le timing de l'enquête est également politique : l'administration Trump cherche à montrer qu'elle défend les intérêts des consommateurs et des agriculteurs face à des multinationales accusées de profiter de la guerre.

La concentration du marché est un facteur aggravant. Les trois principaux producteurs nord-américains contrôlent environ 60 % de la production d'engrais phosphatés et 70 % de la potasse. Cette structure oligopolistique a déjà été dans le collimateur du département de la Justice en 2023, mais sans qu'aucune action ne soit engagée. La FTC, qui dispose de pouvoirs étendus en matière de pratiques anticoncurrentielles, pourrait cette fois ordonner des cessions d'actifs ou imposer des amendes si elle découvre des preuves de coordination.

Perspective

Le résultat de l'enquête pourrait redessiner le paysage de l'industrie des engrais si la FTC décide d'imposer des mesures correctives structurelles. À court terme, la pression sur les prix restera toutefois dictée par l'évolution du conflit iranien. Selon les projections de plusieurs banques d'investissement, les prix des engrais pourraient encore augmenter de 10 % à 15 % si le détroit d'Ormuz reste fermé jusqu'à l'automne, ce qui pèserait sur les semis de la prochaine campagne.

Les organisations agricoles internationales, dont la FAO, suivent de près ces développements. L'impact sur les prix alimentaires mondiaux pourrait être significatif, en particulier dans les pays en développement importateurs de denrées de base. La décision de la FTC d'agir marque un tournant dans la régulation d'un secteur jusqu'ici peu scruté, mais elle ne résoudra pas le choc d'offre lié à la géopolitique. Le double défi pour les autorités sera de contenir les abus de marché tout en assurant la sécurité des approvisionnements en engrais, un maillon critique de la chaîne alimentaire mondiale.

Par la rédaction AvenPress