Contexte

La configuration de marché est aussi paradoxale que spectaculaire. D'un côté, le détroit d'Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondial, reste essentiellement fermé depuis les frappes iraniennes. Vendredi, Téhéran a saisi un nouveau pétrolier dans le détroit pour « tentative de perturbation des exportations pétrolières », selon l'agence semi-officielle Tasnim, tandis que les forces américaines frappaient des sites de lancement de missiles et de drones en Iran en représailles aux attaques contre trois destroyers de la marine américaine. Le président Trump a menacé de « frappes intenses » si Téhéran rejette le projet d'accord américain pour la réouverture du détroit. Goldman Sachs estime que la perturbation a déjà soustrait près de 500 millions de barils des stocks mondiaux, un chiffre qui pourrait atteindre un milliard de barils d'ici juin.

De l'autre côté de l'Atlantique, les marchés actions américains ont signé une semaine exceptionnelle. Le S&P 500 et le Nasdaq 100 ont tous deux inscrit de nouveaux records historiques vendredi, le premier gagnant 0,84 % sur la séance, le second 2,35 %. Le Dow Jones est resté proche de l'équilibre, pénalisé par le repli des valeurs logicielles. Les semi-conducteurs ont littéralement explosé : Sandisk a bondi de plus de 15 %, Micron Technology de plus de 14 %, Intel de plus de 13 %, AMD de plus de 10 %. L'indice Philadelphia Semiconductor, le SOX, a accumulé une progression de 65 % depuis le 1er janvier.

Le moteur des résultats

Le carburant de ce rally, au-delà de l'engouement structurel pour l'intelligence artificielle, est une saison de résultats que personne n'avait vu venir. Selon les données compilées par Bloomberg Intelligence, 83 % des 446 entreprises du S&P 500 ayant publié leurs résultats du premier trimestre ont dépassé les estimations du consensus. La progression des bénéfices est attendue à 12 % en glissement annuel pour l'ensemble de l'indice. Ce chiffre masque toutefois une concentration extrême : hors secteur technologique, la croissance des bénéfices n'est que d'environ 3 %, son rythme le plus faible en deux ans.

Le marché du travail américain a fourni un second point d'appui. Les créations d'emplois non agricoles ont atteint 115 000 en avril, soit près du double des 65 000 anticipés par les économistes, et le chiffre de mars a été révisé à la hausse à 185 000. Le taux de chômage est resté stable à 4,3 %. Les salaires horaires moyens ont progressé de 0,2 % sur un mois et de 3,6 % sur un an, des chiffres inférieurs aux attentes qui ont rassuré sur l'absence de spirale salariale. Le marché évalue désormais à seulement 6 % la probabilité d'une baisse des taux de la Réserve fédérale lors de la prochaine réunion des 16 et 17 juin.

Perspective

Goldman Sachs a repoussé vendredi ses prévisions de baisse des taux directeurs, tablant désormais sur un premier assouplissement en décembre 2026, suivi d'un second en mars 2027. La banque justifie ce report par la persistance des tensions inflationnistes, malgré l'accalmie observée sur les anticipations des consommateurs : l'enquête de l'Université du Michigan a montré que les anticipations d'inflation à un an ont reculé à 4,5 % en mai, contre 4,7 % en avril, et celles à cinq ans à 3,4 %, contre 3,5 %.

La divergence est saisissante avec la zone euro. La Banque centrale européenne fait face à une équation radicalement différente. Les swaps évaluent à 79 % la probabilité d'une hausse de 25 points de base lors de la réunion du Conseil des gouverneurs du 11 juin. Isabel Schnabel, membre du directoire, a déclaré que « si le choc des prix de l'énergie s'élargit, la politique monétaire devra se resserrer pour contenir le risque d'effets de second tour menaçant la stabilité des prix à moyen terme ». Le vice-président Luis de Guindos a résumé l'incertitude en une phrase : « le déterminant le plus important pour les taux en juin sera de savoir si Ormuz est rouvert ou non ».

Ce grand écart transatlantique, Fed en attente, BCE potentiellement haussière, s'explique par la nature asymétrique du choc énergétique. Les États-Unis, devenus exportateurs nets d'hydrocarbures depuis la révolution du schiste, ne subissent pas la même pression sur leurs termes de l'échange que l'Europe, dont la facture énergétique s'alourdit à mesure que le baril de brut se tend. Le rendement du Treasury à 10 ans s'est détendu de 2,1 points de base à 4,365 %, tandis que le Bund allemand à 10 ans est remonté au-dessus de 3 %. L'or en a profité pour progresser, le dollar a cédé du terrain, et le bitcoin a enchaîné une sixième semaine de hausse. Le marché a choisi son camp : les bénéfices des entreprises valent plus, pour l'instant, que les craintes géopolitiques.

Par la rédaction AvenPress